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Faut-il s'étonner que ces joutes philosophiques surviennent à cette époque où tout le système romain pourrit de l'intérieur ? L'Antiquité latine autant que grecque a toujours raffolé de ces « écoles » où l'on vient à la fois discuter de l'air du temps, assouvir sa soif de savoir, philosopher par plaisir spéculatif, mais aussi trouver des leçons de vie. Or, dans l'ambiance de décadence du régime, face aux soubresauts qui annoncent la fin de l'empire et d'une certaine manière l'apocalypse, la question du salut et des fins dernières de l'homme est de loin la première. L'orthodoxie chrétienne est elle-même loin d'être fixée , et les sectes - donatiste, manichéenne, bientôt pélagienne - pullulent. Chacune est convaincue de posséder à elle seule la vérité et d'enseigner la voie royale qui mène au salut. Le christianisme est alors plus occupé à régler ses dissidences internes, à mettre un terme aux hérésies qu'à annoncer l'Evangile.
On se souvient qu'Augustin, qui a bu le nom du Christ avec le lait de sa mère et reçu le sacrement du catéchumène, avait frayé très tôt avec le manichéisme qui, dans le bouillonnement spéculatif de l'époque, prospérait. Avec ses règles strictes, sa doctrine, sa hiérarchie de « parfaits », les manichéens - qui recrutent chez les chrétiens, mais aussi chez les païens et les gens cultivés las de l'atmosphère théocratique de l'empire - forment une sorte de société secrète, implantée dans tout l'empire et persécutée. Mais c'est surtout dans la lutte contre les pélagiens qu'Augustin va donner toute la puissance de son génie. Deux ans après son baptême de 387 à Milan, le fils de Monica est de retour dans son Afrique natale, où il entend faire fructifier son expérience religieuse. Déjà, on le lit, on le consulte, on vient de loin pour l'écouter.
A qui veut l'entendre, il répète la leçon de sa conversion : si on fait de la vérité un objet de pure recherche intellectuelle, on risque de ne jamais la trouver. C'est au fond de soi-même qu'il faut aller la chercher, puis la relier à l'expérience de Dieu racontée dans les Ecritures. « Me connaître, Te connaître », dira Augustin dans l'un de ses axiomes les plus célèbres. Mais des fidèles, de plus en plus nombreux, le tirent par la manche. Dans ce climat de fin des temps, ils vont en faire non seulement un maître à penser, mais un chef de communauté chrétienne. Augustin se rend un jour dans la ville d'Hippone (devenu Bône en Algérie, aujourd'hui Annaba) pour y voir un ami. Là, il est carrément « empoigné », fait prêtre quasiment sur-le-champ et, peu après, élevé au rang d'évêque par le suffrage populaire.
La démocratie dans l'Eglise n'était alors pas un vain mot. D'abord réticent, Augustin finit par se piquer au jeu. Il devient l'expert numéro un de l'épiscopat africain, participe à tous les conciles locaux, se donne sans mesure à l'unité d'une communauté encore très fragile et menacée d'éclater par toutes les hérésies. La plus redoutable est alors le pélagianisme, terme forgé à partir du nom d'un moine d'origine britannique, Pélage, baptisé à Rome vers 380, qui, après le sac de la capitale par Alaric, est parti en Afrique - sans doute pour discuter avec Augustin - et en Palestine. Pélage refuse l'idée de transmission automatique du péché originel, héritée du récit d'Adam et Eve dans le récit biblique de la Genèse et, au contraire, il met l'accent sur la liberté, la « grâce », que Dieu a donnée à l'homme.
Dans ses prédications et ses écrits, à travers ses porte-parole, comme l'avocat Célestius ou l'évêque Julien d'Eclane, il soutient que l'homme est libre et responsable de ses actes. Que, dès cette vie, il peut être exempt du péché. Que, par ses seules forces et mérites, il peut même devenir « image » de Dieu. Pélage rejette l'idée que le péché d'Adam est héréditaire et estime que le baptême des petits enfants est inutile et n'est plus nécessaire. Cette affaire met sens dessus dessous la jeune Eglise. Le pape et tous les évêques sont en alerte, mais c'est Augustin, évêque d'Hippone, qui se charge de réfuter les thèses de Pélage et de Célestius. Car tout ce que disent le moine britannique et son avocat est opposé à son expérience la plus profonde de conversion.
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