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  Saint Augustin  Pages:  1   2  3  4  5    

   A trente et un ans, Augustin ne serait pas parvenu à la foi au Christ par la seule réflexion philosophique. La « morale » de sa conversion, c'est que l'adhésion à Dieu est affaire de coeur, non de spéculation. Augustin quitte sa chaire de rhéteur de l'université de Milan, alors ville de résidence impériale, où l'ancien petit boursier cherchait à assouvir sa soif de carrière dans la haute fonction publique. Toutes affaires cessantes, il se réfugie à Cassiciacum (aujourd'hui Cassago di Brianza, près du lac de Côme), réunit ses intimes et sa mère, Monica, chrétienne fervente mais plutôt coincée. Là, il fait le bilan de toute sa vie. Lui reste en mémoire cette sagesse païenne découverte à dix-neuf ans dans l' Hortensius de Cicéron, qui était à son programme de rhétorique et qui - mieux que les sermons assommants de sa mère - l'avait convaincu de renoncer à sa vie de patachon. Puis son passage chez les manichéens, une secte chrétienne qui divise le monde en forces du Bien et du Mal et qu'il mettra neuf ans avant de fuir. Enfin , il s'est mis à dévorer les philosophes néoplatoniciens (Plotin, Porphyre) , qui le mettront sur la route de l' « absolue vérité ». Celle-ci est devenue aveuglante avec la fréquentation d'Ambroise, ancien préfet devenu évêque de Milan.

  Augustin va l'écouter non parce qu'il est chrétien, mais pour ses talents d'orateur. A son contact, il lit autrement la Bible, d'une manière mystique, moins littérale. Rongé par sa propre culpabilité, il découvre que le Mal n'est pas une « substance » en soi - comme le prétendaient les manichéens -, mais la privation du Bien. Il se laisse convaincre que l' « au-dessus de tout » dont parle Platon est le Dieu dont lui a parlé sa petite enfance, que ce Dieu a pris forme et s'est incarné en Jésus-Christ. C'est en acceptant cette idée d'incarnation qu'Augustin s'éloigne d'un héritage platonicien qui exclut toute idée d'immanence divine. Enfin - foudroyante révélation -, il lit avec Ambroise les épîtres de saint Paul. C'est là qu'il découvre que la « grâce », la « vérité », est un don gratuit de Dieu et que les hommes n'y pourront jamais rien. Lors de sa retraite à Cassiciacum, Augustin trouve donc le fil conducteur : ce Christ dont il regrettait de ne pas trouver la trace - et pour cause - dans Cicéron est désormais au centre de sa vie. Il se sent délivré de ses doutes et angoisses et il plaque tout : ses ambitions sociales dans l'administration impériale, les mondanités, le beau mariage escompté par sa mère pour régulariser sa situation familiale. Il se destine à la vie en communauté et à la chasteté.

  Au bout de six mois, en mars 387, Augustin reprend donc la route de Milan et, au cours de la nuit pascale du 24 au 25 avril, reçoit le baptême, ainsi que son fils Adeodat, des mains de l'évêque Ambroise. Qu'un intellectuel, membre de la haute société romaine, se fasse ainsi baptiser n'était pas alors un événement banal. La conversion d'Augustin est l'une des plus célèbres de l'histoire chrétienne. Dans son oeuvre maîtresse, les Confessions, il nous en livre tous les détails et secrets. Pour la première fois, un écrivain de l'Antiquité parle à la première personne. On sait le profit philosophique ou littéraire que Descartes , avec son Cogito (« Je pense, donc je suis »), Montaigne, Rousseau, Gide tireront de ce procédé de l'autobiographie spirituelle. La subjectivité est alors une idée neuve : elle deviendra bientôt la marque de l'Occident. Les jansénistes signaleront à Descartes que le Cogito se trouvait déjà, mille deux cents avant lui, dans Augustin ! La scène du jardin de Milan et celle de la retraite à Cassiciacum ont un parfum surréaliste dans un Empire romain décomposé de l'intérieur, corrompu, au bord de l'anarchie, et menacé de l'extérieur par les Barbares. Depuis 313, grâce à Constantin, le christianisme est devenu religion impériale.

  Le IVe siècle est celui de la liberté pour la jeune Eglise. L'édit de Milan a mis fin à trois siècles de persécutions. Les communautés chrétiennes sont sorties des catacombes. Mais pour l'empire, c'est un âge de crépuscule doré. Les Barbares campent aux portes d'une Rome qui brille de ses derniers feux. En 410, Alaric finira de conquérir la Ville dite éternelle, mais l'empereur Valentinien s'était depuis longtemps replié à Milan. Signe des temps, Augustin mourra en 430 dans son évêché d'Hippone, cerné par les Vandales. Jusqu'à tard, l'Afrique du Nord sera pourtant épargnée.

 Elle reste l'oasis de paix de l'empire, le refuge de la bonne société romaine. Capitale bis, Carthage n'est qu'à deux ou trois jours d'Ostie. C'est là, dans la douceur des nuits d'été africaines, que l'élite intellectuelle disserte à l'infini des mérites comparés de la philosophie grecque et de la croyance au Dieu unique. Les néoplatoniciens et les chrétiens se renvoient Plotin et l'Evangile de Jean. Il faut dire que le paganisme s'épuise et que la religion chrétienne, pourtant officielle, peine à s'imposer. D'un côté, les païens admettent qu'un certain Jésus a pu exister, mais ils continuent de sacrifier aux cultes traditionnels. De l'autre, chez les chrétiens, l'idée d'incarnation passe mal. Que Dieu ait pu naître d'une femme et se soit incarné en un homme paraît plus qu'étrange. Toutefois, païens et chrétiens se retrouvent sur l'idée d'un dépassement de l'homme, d'un Dieu conçu comme une sorte d'Etre suprême.

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